lundi 5 décembre 2016

Génocide pop

J'ai découvert Dengue Fever à l'occasion d'une chronique de leur troisième album dans le magazine Marianne et j'ai tout de suite accroché à ce rock psychédélique aux influences cambodgiennes. Pour mémoire, la formation rassemble des musiciens américains et une chanteuse khmer. Ils ont réalisé 5 albums de 2003 à 2015. Ce groupe a de particulier qu'il puise son inspiration dans un courant musical très localisé, éphémère et qui a failli disparaître totalement.

En me documentant un peu plus sur Dengue Fever, j'ai découvert que les musiciens prenaient pour racines de leurs compositions et de leur travail musical la vague de musique pop cambodgienne qui s'est déversé sur le pays à partir du début des années 1960, une déferlante très influencée par la musique populaire américaine. En effet, les USA étaient très présents dans la zone, durant les sixties (et même avant, que ce soit au Vietnam, forcément, mais également en Thaïlande). La musique des yankees en guerre va traverser les frontières...
Sinn Sinamouth
Au début des années 1960, le Cambodge est en pleine effervescence artistique et de nombreux musiciens se prennent de passion pour la musique américaine. Ils vont s'approprier les codes du rock, de la surf music et jouer tout ça à leur sauce. Cette influence se fait de plus en plus prégnante sur la fin de la décennie, La musique occidentale, les guitares électriques distordues, l'esprit "garage" s'invitent dans la musique populaire cambodgienne. Les reprises de standards américains sont accommodées à la sauce khmer.
La guerre civile, débutée en 1967, alors même qu'une large part du pays est noyée sous un déluge de feu des USA pour tenter de freiner l'avancée des troupes communistes, ne va pas entamer cet élan artistique qui se développe dans les zones épargnées par le conflit. L'Oncle Sam apporte des bombes et le rock'n'roll, étranges et ironiques apports meurtriers et culturels...

Des stars émergent comme Sinn Sinamouth, Ros Serey Sothea ou encore Pan Ron, entre autres. Une frénésie s'empare alors de ces artistes, qui sortent des titres à la pelle, faisant vibrer les ondes de cette musique métissée et réinventée. Ainsi Ros Serey Sothea va enregistrer plus de cent chansons en treize ans.
Ros Serey Sothea
Une frénésie comme s'ils savaient que le temps de l'insouciance était compté. L'horloge tourne, les rebelles en noir gagnent du terrain et les tapis de bombes américaines poussent de plus en plus de volontaires dans leurs rangs.

La victoire des communistes sur le gouvernement militaire pro-US et l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges en 1975 vont évidemment changer la donne. Soucieux d'expurger le pays de ses influences étrangères, le gouvernement du Kampuchea démocratique va s'en prendre aux musiciens, aux artistes, aux intellectuels. Le reste de l'histoire est connu. Quand le fait de porter des lunettes est un signe extérieur d'intellectualisme bourgeois puni de mort, on peut imaginer le sort réservé aux musiciens amateurs de rock'n'roll.

Pan Ron
Les destins seront dramatiques pour la plupart d'entre eux. Sinn Sinamouth, qui s'engage dans le conflit en interprétant des chants de soutien à la république, est trahi par ses origines et son éducation. Capturé, il est amené sur un lieu d'exécutions de masses. Il doit alors chanter devant un parterre de révolutionnaires qui ne sont guère émus et le passent par les armes. Ros Serey Sothea essaie de se fondre dans la population mais elle est découverte et mariée de force à un cadre du régime. Maltraitée, abusée, elle finit par se rebeller et est déportée dans un autre camp. Elle serait morte de faim ou d'épuisement. Pan Ron, elle, arrive à survivre jusqu'à l'invasion vietnamienne. Durant les exécutions massives déclenchées en réponse à celle-ci, elle se produit une dernière fois sous la contrainte devant des soldats avant d'être abattue.
Trois vies brisées, aux fins tragiques dont les circonstances floues sont construites sur les rumeurs et les témoignages de survivants, comme celles de centaines d'autres musiciens, de millions de Cambodgiens qui périront dans les camps, sous la torture, les coups ou par la faim et l'épuisement.... Un quart de la population paiera cette dictature de sa vie.

Alors que le simple fait de posséder les disques de ces martyrs est puni de mort, quelques courageux vont les conserver, les cacher, en faire des copies et cette musique va survivre à cette sombre période.
En 1994, un touriste américain récupère quelques cassettes et décide d'en faire une compilation, qu'il intitule Cambodian Rocks. Editées par un petit label indépendant, Parallel World, en 1996, les copies s'arrachent bien vite. Le label les réédite mais sans se soucier d'identifier les artistes ou de rémunérer les survivants ou les ayant-droits, ce qui leur sera reproché. Internet va bientôt permettre d'identifier les morceaux et leurs auteurs.

C'est en écoutant cette compilation que les futurs membres de Dengue Fever vont avoir envie de fonder leur groupe américano-khmer et partir à la recherche d'une chanteuse de karakoé khmer. Ils sauront s’acquitter de leur dette en proposant en 2010 la compilation Electric Cambodia qui propose 14 standards du genre.

Pour découvrir ce courant musical disparu mais pas oublié, rien de tel que deux compilations. La première est citée plus haut, patronnée donc, par Dengue Fever. 
La seconde fait partie de la collection "The rough guide to" et s'intitule Psychedelic Cambodia. Cambodian Rocks avait créé la petite polémique en réenregistrant les batteries et percussions, j'ai parfois l'impression que c'est également le cas pour cette compil mais difficile de faire la fine bouche car les albums ne sont pas légion dans un tel registre. 

Ces morceaux rythmés, rétros et exotiques suintent d'une énergie juvénile débordante et traduisent à merveille cette espèce d'urgence rebelle universelle qu'est le rock'n'roll. Difficile, cependant, en les écoutant, d'oublier pour autant les destins brisés de ces jeunes artistes fauchés en pleine gloire par le totalitarisme. S'entrouvre brièvement une fenêtre vers une époque révolue, un temps plein d'espoir alors même qu'on sait très exactement que tout ça va finir dans le malheur et le sang. Pour autant, écouter ces morceaux, c'est aussi faire un pied de nez aux bourreaux, à ceux qui tuèrent en masse pour de la musique pop et pour tant d'autres motifs absurdement dérisoires, en leur montrant que tout ça leur a survécu et leur survivra, et ce encore longtemps.

My my, hey hey, Rock'n'roll is here to stay, comme dirait l'autre.



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