lundi 22 septembre 2014

Ma grand-mère...

Gisèle Caldironi 
(1924-2014) 

A ma grand-mère,

Toi qui m'as donné le goût de la lecture,
Toi chez qui j'ai passé un nombre incalculable d'après-midis, toi chez qui j'ai passé toutes ces soirées, à regarder, en ta compagnie, tes émissions de variété, toi qui m'as accueilli tous les midis, quand j'étais au collège puis au lycée, toi qui me faisais mes plats favoris, allais m'acheter mon gâteau préféré, 
Toi qui me réveillais quand je faisais une grasse matinée pour que je ne rates pas mon petit déjeuner, juste avant de prendre le repas de midi, parce qu'il était important de ne pas sauter un repas,
Toi qui accumulais les bouquins et les heures de lecture, dévorant avec passion les romans qu'on t'apportait, épuisant les bibliothèques de quartier, lisant des nuits entières, toi qui collectionnais les livres sur De Gaulle, ton héros. Et les bibelots de chouettes, car tu étais fascinée par leur regard.
Toi qui as vécu la guerre, toi qui à cette époque, portais un écusson avec le chardon lorrain dans le salon de coiffure où tu travaillais, au nez et à la barbe de ces enfoirés de la gestapo, toi qui passais des messages de la résistance dans un landau,
Toi qui me demandais tout le temps si j'avais faim ou soif, toi qui me disais de bien me couvrir même par 40° à l'ombre, toi qui, alors même que tu t'enfonçais doucement vers la mort, quand tu reprenais conscience, conseillais à ceux qui t'entouraient d'aller se reposer,
Toi qui donnais tout pour ta famille,
Toi qui as toujours été là pour m'écouter, me conseiller, me guider,
Toi qui lisais tout ce que j'ai pu écrire et m'encourageais à aller dans cette voie à chaque fois que nous discutions. Toi qui suivais avec intérêt l'avancée de mes publications, des salons où j'étais invité... Qui avais fait encadrer l'affichette du colloque dont j'étais l'invité d'honneur, dans ta chambre, avec fierté.

J'ai des tonnes de souvenir de ton appartement, c'est l'endroit dans lequel se déroulent la plupart de mes rêves, c'est le lieu où j'ai des images fortes de mon enfance, de mon adolescence, de ma vie d'adulte. Ton numéro de téléphone, c'est le seul que je n'avais pas besoin d'aller chercher dans mon répertoire. Cet appartement, c'était une ancre, le lieu que je connaissais depuis mes tous premiers souvenirs (c'est dans ta cuisine que quand j'étais gamin, j'ai appris, avec stupeur, que Cléopâtre était morte, je m'en souviens encore) et que je continuais de fréquenter jusqu'à ce sale vendredi matin.

J'ai en tête toutes nos conversations téléphoniques où passant rapidement sur tes soucis de santé et les questions que je posais, tu me demandais des nouvelles de mon amie, de moi, de mon travail, de mon écriture, de nos animaux... 

J'ai en tête le goût de tes pizza, de tes simplets. Des soles grillées, des jonchées, des galettes charentaises, de la menthe au lait, des tartines de pain beurre, fraise, sucre...

Je me souviens de tes colères contre les guignols qui nous gouvernent, contre ceux qui se targuent de faire du gaullisme alors que le grand Charles est mort depuis longtemps. 

Je me souviens de tous tes chats, des bons moments passés avec eux. De Pomponette la terrible, qui attaquait tout le monde, sauf quand elle dormait paisiblement sur tes genoux (elle s'est réincarnée en Maggie, si cela peut te réconforter).

Je me rappelle ton enthousiasme à lire les horreurs que j'ai pu écrire dans mes bouquins TRASH, du fait que tu adorais Pestilence, que tu avais beaucoup apprécié Midget Rampage. 
Oui, à presque 90 ans, ma grand-mère lisait du TRASH et aimait ça. 

Je n'oublierai pas les discussions qu'on avait sur ton père, Gueule cassée militant socialo de la SFIO, vétéran de Verdun, sur ta mère, chef de gare qui est partie presque centenaire, les histoires que tu me racontais sur les boches, sur Rochefort pendant la guerre... 

Je me souviendrai des après-midi du dimanche, quand je passais chez toi avant de rentrer à Angers.

Je n'oublierai pas que les dernières bestioles que tu as vues, les dernières qui t'ont fait une bise, c'étaient mes rates, avec qui tu faisais connaissance. Et que tu trouvais bien mignonnes. Et cette image me touche tellement que rien qu'à l'évoquer, j'ai les larmes aux yeux.

Je conserverai précieusement les cadeaux que tu as pu me faire, les livres que tu me lègues, comme autant de symboles précieux de notre lien.

Et me viennent en tête tant de questions, des toutes bêtes, des anecdotes, des questions sur ta vie, ton enfance, que je n'ai pas pris le temps de te poser et dont je n'aurais jamais la réponse. Le truc qui me tord le bide quand je réalise que ces petites zones d'ombre le resteront pour toujours. Me viennent en tête ces quelques weekends où j'ai préféré rester chez moi regarder des films au lieu de venir à La Rochelle pour te rendre visite. Pas besoin de culpabiliser pour regretter les heures qui n'existeront jamais.
Ces satanés "si seulement" et ses cohortes de "si j'avais su...", qu'ils aillent se faire voir avec leur harcèlement...

Bordel, ça fait mal, ça fait vraiment mal. J'ai beau tenter de me dire que c'est dans l'ordre des choses, que 90 ans est un très bel âge, que tu es partie, chez toi, paisiblement, entourée des tiens, de ceux qui comptaient, ça fait mal.
Je chiale comme un gosse. Comme un gamin, je comprends pas que tu n'es plus là, et que c'est pour toujours. Que plus jamais je ne passerai te rendre visite, que plus jamais tu ne liras un de mes boulots, que plus jamais, je ne serai là, assis à tes côtés, à discuter de tout et de rien, du temps, des documentaires animaliers, de mes voyages, de l'Italie, de Rochefort, du grand-père, de la gendarmerie ou de Fouras...

J'aimerais me dire que tu rejoins ton mari, pépé Fabio, mais j'ai des difficultés à croire à ces machins.

Tes lunettes, tous tes bouquins entamés, soulignés, avec les pages écornées, les marque-pages, les notes sur un bout de papelard, sont là, sur des tables basses, des guéridons branlants, tout autour de ton fauteuil, à prendre la poussière. On dirait une sorte de siège de pilote d'une fusée intertextidéralle... Une fusée en panne, abandonnée par son textonaute.

Qu'il est vide, ce fauteuil, qu'il est con, à me rappeler, sans mot dire, que tu n'es plus là... 

Reste le souvenir, oui. Oui, il reste mais putain, ça suffit pas, le souvenir. Un souvenir, ça ne vit pas, un souvenir, ça fige, ça paralyse, c'est l'anti-vie, je veux ma grand-mère, pas sa statue !

Mais il ne reste que ça. On n'a pas le choix. Alors on va en prendre soin. On n'aura même pas besoin, en vrai, parce que ton souvenir, il est plus dur que de la roche mais on va en prendre soin quand même, juste parce qu'on n'a plus que ça à chérir.

Demain matin, à l'heure où machinbiduletrucmuche, je serai là, debout, comme un couillon, pour te rendre un dernier hommage devant un trou dans la terre.
Dernier ?
Ça risque pas. J'ai pas fini de te rendre hommage, j'ai pas fini de parler de toi, tu peux me croire. 

Je ne t'oublierai jamais, ma Mémé


4 commentaires:

  1. Je n'ai jamais lu un si bel hommage. Elle n'est pas partie les mains vides ta mémé. Elle a embarqué ton amour incroyable. Et je suis certain, que de là-haut, si un là-haut existe, ses yeux sont embués de fierté d'avoir eu un petit-fils aussi généreux. Qu'elle repose en paix et j'espère qu'il y aura de grandes bibliothèques pour elle, sur son petit nuage bien moelleux.

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    1. Merci beaucoup Zaroff. Vraiment.
      Merci pour ces mots.

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    2. Ont reconnaient le bonheur au bruit qu' il fait quand il s en va. Je te comprend c'était une femme formidable

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