lundi 5 décembre 2016

Génocide pop

J'ai découvert Dengue Fever à l'occasion d'une chronique de leur troisième album dans le magazine Marianne et j'ai tout de suite accroché à ce rock californien aux racines cambodgiennes. Pour mémoire, la formation rassemble des musiciens américains et une chanteuse d'origine cambodgienne. Ils ont réalisé 5 albums de 2003 à 2015. Ce groupe a de particulier qu'il puise son inspiration dans un courant musical très localisé, éphémère et qui a failli disparaître totalement.

En me documentant un peu plus sur Dengue Fever, j'ai découvert que les musiciens prenaient pour racines de leurs compositions et de leur travail musical la vague de musique pop cambodgienne qui s'est déversé sur le pays à partir du début des années 1960, une déferlante très influencée par la musique populaire américaine. En effet, les USA étaient très présents dans la zone, durant les sixties (et même avant, que ce soit au Vietnam, forcément, mais également en Thaïlande). La musique des yankees en guerre va traverser les frontières...
Sinn Sinamouth
Au début des années 1960, le Cambodge est en pleine effervescence artistique et de nombreux musiciens se prennent de passion pour la musique américaine. Ils vont s'approprier les codes du rock, de la surf music et jouer tout ça à leur sauce. Cette influence se fait de plus en plus prégnante sur la fin de la décennie, La musique occidentale, les guitares électriques distordues, l'esprit "garage" s'invitent dans la musique populaire cambodgienne. Les reprises de standards américains sont accommodées à la sauce khmer.
La guerre civile, débutée en 1967, alors même qu'une large part du pays est noyée sous un déluge de feu des USA pour tenter de freiner l'avancée des troupes communistes, ne va pas entamer cet élan artistique qui se développe dans les zones épargnées par le conflit. L'Oncle Sam apporte des bombes et le rock'n'roll, étranges et ironiques apports meurtriers et culturels...

Des stars émergent comme Sinn Sinamouth, Ros Serey Sothea ou encore Pan Ron, entre autres. Une frénésie s'empare alors de ces artistes, qui sortent des titres à la pelle, faisant vibrer les ondes de cette musique métissée et réinventée. Ainsi Ros Serey Sothea va enregistrer plus de cent chansons en treize ans.
Ros Serey Sothea
Une frénésie comme s'ils savaient que le temps de l'insouciance était compté. L'horloge tourne, les rebelles en noir gagnent du terrain et les tapis de bombes américaines poussent de plus en plus de volontaires dans leurs rangs.

La victoire des communistes sur le gouvernement militaire pro-US et l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges en 1975 vont évidemment changer la donne. Soucieux d'expurger le pays de ses influences étrangères, le gouvernement du Kampuchea démocratique va s'en prendre aux musiciens, aux artistes, aux intellectuels. Le reste de l'histoire est connu. Quand le fait de porter des lunettes est un signe extérieur d'intellectualisme bourgeois puni de mort, on peut imaginer le sort réservé aux musiciens amateurs de rock'n'roll.

Pan Ron
Les destins seront dramatiques pour la plupart d'entre eux. Sinn Sinamouth, qui s'engage dans le conflit en interprétant des chants de soutien à la république, est trahi par ses origines et son éducation. Capturé, il est amené sur un lieu d'exécutions de masses. Il doit alors chanter devant un parterre de révolutionnaires qui ne sont guère émus et le passent par les armes. Ros Serey Sothea essaie de se fondre dans la population mais elle est découverte et mariée de force à un cadre du régime. Maltraitée, abusée, elle finit par se rebeller et est déportée dans un autre camp. Elle serait morte de faim ou d'épuisement. Pan Ron, elle, arrive à survivre jusqu'à l'invasion vietnamienne. Durant les exécutions massives déclenchées en réponse à celle-ci, elle se produit une dernière fois sous la contrainte devant des soldats avant d'être abattue.
Trois vies brisées, aux fins tragiques dont les circonstances floues sont construites sur les rumeurs et les témoignages de survivants, comme celles de centaines d'autres musiciens, de millions de Cambodgiens qui périront dans les camps, sous la torture, les coups ou par la faim et l'épuisement.... Un quart de la population paiera cette dictature de sa vie.

Alors que le simple fait de posséder les disques de ces martyrs est puni de mort, quelques courageux vont les conserver, les cacher, en faire des copies et cette musique va survivre à cette sombre période.
En 1994, un touriste américain récupère quelques cassettes et décide d'en faire une compilation, qu'il intitule Cambodian Rocks. Editées par un petit label indépendant, Parallel World, en 1996, les copies s'arrachent bien vite. Le label les réédite mais sans se soucier d'identifier les artistes ou de rémunérer les survivants ou les ayant-droits, ce qui leur sera reproché. Internet va bientôt permettre d'identifier les morceaux et leurs auteurs.

C'est en écoutant cette compilation que les futurs membres de Dengue Fever vont avoir envie de fonder leur groupe américano-khmer et partir à la recherche d'une chanteuse de karakoé khmer. Ils sauront s’acquitter de leur dette en proposant en 2010 la compilation Electric Cambodia qui propose 14 standards du genre.

Pour découvrir ce courant musical disparu mais pas oublié, rien de tel que deux compilations. La première est citée plus haut, patronnée donc, par Dengue Fever. 
La seconde fait partie de la collection "The rough guide to" et s'intitule Psychedelic Cambodia. Cambodian Rocks avait créé la petite polémique en réenregistrant les batteries et percussions, j'ai parfois l'impression que c'est également le cas pour cette compil mais difficile de faire la fine bouche car les albums ne sont pas légion dans un tel registre. 

Ces morceaux rythmés, rétros et exotiques suintent d'une énergie juvénile débordante et traduisent à merveille cette espèce d'urgence rebelle universelle qu'est le rock'n'roll. Difficile, cependant, en les écoutant, d'oublier pour autant les destins brisés de ces jeunes artistes fauchés en pleine gloire par le totalitarisme. S'entrouvre brièvement une fenêtre vers une époque révolue, un temps plein d'espoir alors même qu'on sait très exactement que tout ça va finir dans le malheur et le sang. Pour autant, écouter ces morceaux, c'est aussi faire un pied de nez aux bourreaux, à ceux qui tuèrent en masse pour de la musique pop et pour tant d'autres motifs absurdement dérisoires, en leur montrant que tout ça leur a survécu et leur survivra, et ce encore longtemps.

My my, hey hey, Rock'n'roll is here to stay, comme dirait l'autre.



samedi 17 septembre 2016

Deux ans

Ça fait deux ans que je t'ai parlé pour la dernière fois. On a discuté, presque comme si de rien n'était. Ton père, ton histoire, tes souvenirs, mes projets. Des réponses parfois hésitantes venaient rappeler que quelque chose de sombre se profilait derrière les phrases, cachée par les mots mais qui, en les frôlant, les faisait trembler. Mais quand même, c'était une discussion. Une vraie. Presque normale.
Ce moment, c'était un peu comme un bout de quotidien, quelque chose d'anodin, qu'on ne cherche même pas à relier à une quelconque valeur habituellement, et qui là, on le sait très bien, a l'importance de toute une vie.
Ce soir-là, peu de temps après, les mots ont disparu.
Tu es partie le surlendemain.

samedi 16 juillet 2016

Manhattan Marilyn - Philippe Laguerre

On ne présente plus Philippe Laguerre aka Philippe Ward, l'une des têtes de la Rivière Blanche bicéphale. Mais Philippe, en plus d'être l'un de ceux qui valorisent notre patrimoine littéraire et donnent leur chance à de jeunes auteurs, est également un brillant écrivain. Artahe, Le Chant de Montségur mais aussi la série centrée sur le détective Lasser, co-écrite avec Sylvie Miller, comportant pour l'instant 4 titres, édités chez Critic, figurent parmi ses œuvres.

Passionné par le fantastique, l'écrivain sait aussi écrire du polar, comme en témoigne la sortie récente de Danse avec le taureau, chez Wartberg ainsi que du trash, avec le superbe Magie Rouge, sorti chez les petits champions de Trash Editions.

Avec Manhattan Marilyn, Philippe Ward abandonne son nom de plume. On sent, on devine que le sujet lui tient à cœur. Et de sujets, il y en a en fait deux. Il y a d'abord Marilyn Monroe mais il y a surtout New York City.

Cette ville, elle a passionné l'auteur. Il lui a consacré un livre illustré par les photos de son fils, une très volumineuse anthologie chez Rivière Blanche en plusieurs tomes et il se lit, ici et là, qu'il y fait un voyage chaque année, un pèlerinage dans la ville qui ne dort jamais.

Dans le bouquin, on sent tout l'amour et le respect que l'auteur a pour la ville. Mais n'allez pas croire pour autant que Manhattan Marilyn est un guide touristique. Ah non. L'auteur évite cet écueil. C'est un pur thriller moderne comme a déjà pu en publier Critic. C'est à dire un polar qui s'empare d'une figure mythique et construit autour d'icelle une intrigue pleine des secrets d'une histoire occulte, presque alternative. C'était déjà le cas avec Goodbye Billy, de Laurent Whale, centré sur Billy The Kid.

Ici, donc, c'est Marilyn. Marilyn dont Kristin Arroyo, ancienne soldate US et à présent militante altermondialiste, retrouve des vieux clichés dans les affaires de son photographe de père. Marilyn à NYC. Voilà de quoi faire une belle expo, n'est-ce pas. C'est sans compter le fait que quelques petits malins repèrent un bien étrange détail, qui vient chambouler une chronologie certes bien établie mais fragile.

Et si... Et si Marilyn n'était pas morte en 1962 ?
Le prologue nous laisse d'ailleurs entendre que la belle a plus d'un tour dans son sac...

Arroyo va mettre à jour une machination terrible, liée aux Kennedys, au FBI, au complexe militaro-industriel... Mais je n'en dis pas plus. Pour découvrir le fin mot de l'histoire, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

Manhattan Marilyn est un roman dynamique, documenté et construit autour d'une intrigue distrayante, qui s'appuie sur des personnages sympathiques, bien typés, mis en scène avec élégance. On découvre notamment que dans la terre des opportunités, les vétérans des batailles irakiennes n'ont rien à envier à leurs aïeuls du Vietnam. C'est sans temps mort, bourré d'action, on sent vibrer la ville et vivre ces USA modernes, obamaniens, actuels, avec toutes leurs contradictions. 

On pourrait presque rajouter un troisième amour, après l'actrice et la ville de NYC, c'est celui du roman populaire, du mauvais genre, dans lequel Philippe Laguerre s'amuse, on sent le plaisir de l'écriture, communicatif. 

Et le roman se termine sur une possible suite, embarquant les personnages principaux sur une probable toute nouvelle affaire, qui, cette fois-ci encore, aura lieu sur des terres familières à l'auteur. On devine là que Critic tient, à la manière des Rats de Poussière de Laurent Whale, un nouveau groupe d'enquêteurs qu'on aura plaisir à retrouver d'une affaire à l'autre.

Vous l'aurez compris, c'est une lecture estivale idéale.




lundi 6 juin 2016

Ceux des eaux mortes - Brice Tarvel

Ceux des eaux mortes, c'est un diptyque (à ce jour), écrit par Brice Tarvel et composé de deux tomes (à ce jour): L'Or et la Toise et Au Large des Vivants, tous deux parus chez Mnémos.

Brice Tarvel, je ne ferais pas l'affront de le présenter à ceux qui fréquentent L’œil cannibale. Que ceux qui ne connaissent pas encore cet auteur aillent donc zieuter sa page wikipedia et surtout, qu'ils se procurent ses livres urgemment !  

Parmi ceux-là, il y a donc cette incursion en fantasy, qui si elle n'est pas la première (Brice a notamment beaucoup écrit pour la BD) est mémorable.

Dans ces deux bouquins, on suit un trio pas piqué des hannetons. Déjà, il y a ces deux espèces de mercenaires, brigands, ces traîne-vase. Jodok le blondin et Clincorgne le louchon. Ils errent, désoeuvrés et à la recherche d'un bon moyen de récolter quelques richesses en Fagne. La Fagne est un étrange pays marécageux, coupé en deux par un sortilège jeté par un mage revanchard au moment de l'assassinat du dernier monarque en date. Le haut du pays grandit. Tout ce qui se trouve dans le pays: masures, habitants, arbres, animaux... Et l'inverse au sud. Evidemment, cette double malédiction n'est pas sans apporter malheur, nouvelles religions, magouilles... Magouilles comme par exemple, aller chercher un tout petit trésor au sud pour le regarder ensuite grossir au nord...
Le troisième larron, c'est Renelle, la magicienne grasse et ivrognesse qui, elle aussi, aimerait bien s'enrichir à peu de frais...

Ça, c'est le tome 1. Comme vous pouvez vous en douter, tout ne se passe pas forcément comme prévu.

Le tome 2 balance ces personnes en Obscurie, étrange pays où règnent les vampires et où les sans-yeux troquent des choses contre de la musique... Cette fois, le pays a fort à faire à cause d'une énorme mâchoire métallique qui broie l'horizon...

Ceux des eaux morts présente deux contrées, leur faune, leur flore, leurs habitants, avec un sens du détail et une truculence qui emportent l'adhésion du lecteur, autant qu'ils peuvent inspirer le rôliste.
Il fleure de ces bouquins une sorte d'ode aux contes, de ceux qui étaient racontés au coin du feu, dans le temps.
Le vocabulaire, riche et imagé, donne le ton. 

A titre personnel, la lecture de ce premier tome, dans les marécages et avec ce langage ancien, m'a donné envie, même si ce n'était pas forcément calculé, de m'amuser aussi avec les mots et la boue, et cela a donné Pestilence, chez Trash Editions. Dans un autre registre mais avec la même envie de m'amuser avec notre patrimoine linguistique, quitte à le malmener un peu.

D'ailleurs, causons-en de Trash Editions, car Brice a signé là-bas deux très beaux romans, dont un inédit, Charogne Tango, qui vaut le détour. Mais c'est là un autre sujet...

Revenons donc prestement à Ceux des eaux mortes pour conseiller vivement ces deux titres.

Que le lecteur ne s'y trompe pas, ce n'est pas de la fantasy "classique", à l'anglo-saxonne... Les couvertes de Johann Bodin sont certes superbes mais elles sont tout à fait inadéquates selon moi.
Car les deux romans de Brice Tarvel ont plus à voir avec la fantasy-spaghetti qu'un énième décalque du Seigneur des Anneaux. Les personnages sont crados, lubriques, moches, retors. Pas tous, bien sûr mais dans l'ensemble, on dirait plus du Brussolo. D'ailleurs, l'inventivité de l'auteur pour dépeindre la Fagne et l'Obscurie m'ont fait penser au maître et notamment à La Planète des Ouragans.

Bref, voilà. Il faut lire Ceux des eaux mortes. C'est pitié que Mnémos n'ait pas proposé à Brice Tarvel de boucler ce qui pourrait être une trilogie mémorable avec ce voyage en Noif, le pays des neiges (qui se profile à la fin du tome 2)... Ou même mieux, que puisse sortir un jour une belle intégrale, avec une couverture bien dans l'esprit...
Ou bien même, tout simplement, que les deux livres déjà existants soient disponibles en format poche, par exemple...

En attendant une éventuelle nouvelle aventure du trio, n'hésitez pas à vous procurer leurs deux aventures déjà écrites, vous ne serez pas déçus.







jeudi 12 mai 2016

A Murder Collection, musique du film de dans ta tête

On redémarre ce bloug, doucement.
Après une grosse pause, on recause musique.
Pas évident. Et pourtant, j'ai bien quelques albums à chroniquer. 

Mais pour me remettre en selle, j'ai envie de vous parler d'un album qui existe mais tout en n'existant pas tout à fait. 

Un album de Schrödinger ?
Non, de Lucas Giorgini.

Giorgini est un jeune compositeur autodidacte passionné par les slashers. Il a eu envie de composer une BO d'un film fictif dont la musique aurait pu être écrite à l'époque phare de ces films bien sanglants.
Avec des synthés et des instruments de l'époque, histoire de donner un petit son vintage. 
Constitué d'une suite de morceaux qui déroulent une ambiance bien stressante comme on pouvait la ressentir devant les aventures de Jason ou de Myers ou autres, l'album se laisse déguster et ravira mes amis rôlistes, mes amis romanciers, mes amis fanas de slasher, mes amis fanas de vinyle, bref, tous mes amis de bon goût, assurément.

C'est quoi cette histoire d'album qui existe et qui n'existe pas ?

Alors l'album, intitulé A Murder Collection, a besoin de vous pour exister pour de vrai, en fait. Physiquement. 

Il est déjà composé, il est prêt à naître.

Pour ça, le compositeur propose en effet un financement participatif.
Vous versez votre obole, vous le pré-achetez.
Si suffisamment de gens "cotisent", l'objet existe et vous recevez votre achat.
Si la levée de fond échoue, vous êtes remboursé(e). Mais triste. Mais remboursé.
Ce qui est vraiment bien, c'est que le prix de base est quand même carrément attractif.
En effet, pour 15 euros, frais de port non inclus, vous avez l'album en vinyle (limité à 500 copies) et en CD et en FLAC à télécharger. De quoi l'écouter partout, tranquille.
Vous pouvez bien évidemment donner plus, pour avoir plus de bonus mais ce prix plancher est vraiment dérisoire, vous ne pouvez qu'en convenir. 

Il faut quelque chose comme 160 acheteurs pour que le pressage puisse avoir lieu. 

A l'heure du grand retour de cette electro "minimaliste" un peu rétro, après le triomphe de la BO de Drive et tandis que le master Carpenter lui-même nous sort son deuxième volume des Lost Themes, encourageons-donc les efforts made in France d'un jeune auteur de talent.

Vous pouvez écouter trois morceaux pour vous faire une idée, par ici: CLIQUEZ.

Alors, voilà, sortez le porte-monnaie ! Moi, c'est fait.


lundi 25 janvier 2016

Musique 27, les 5 albums de janvier 2016

Bon...
Faut se lancer. 


DAVID BOWIE
2016
 ★ est un chef d'oeuvre absolu. 
Voilà pour l'entrée en matière. Après The Next Day, David Bowie, qui disposait pourtant largement de quoi remplir un album dans le même genre selon son producteur Tony Visconti, a pourtant décidé de complètement se réinventer (ou presque) et de sortir ce disque à la date précise de ses 69 ans.

Ce disque aura eu deux vies. 
La première est brève, elle naît le 08 janvier 2016. Elle s'épanouit, tranquille et belle, ésotérique et sombre, nous nourrit de sonorités exotiques et de textes bizarres. Elle meurt brusquement le lundi 11 janvier 2016 au matin.

Dès lors, l'album entame sa deuxième vie. 
Celle-ci débute le 11 janvier 2016 au matin. Et elle risque de durer autant que les gens se souviendront de cet étrange bonhomme qui l'a sorti.
L'album prend un tout autre sens. Les textes bizarres deviennent prophétiques, les sonorités exotiques deviennent d'une tristesse absolue, la richesse demeure, la beauté explose. Les paroles résonnent, résonnent, résonnent...


DAVID BOWIE
2016
 est un chef d'oeuvre absolu. 
La seconde vie de l'album, sa réincarnation définitive, dévoile un artiste qui aura maîtrisé jusqu'au bout son art, professionnel jusque dans son trépas, fascinant jusque dans la tombe.
Il faut accomplir trois miracles pour être béatifié. Mais en attendant le paradis (même si lui-même nous dit qu'il y est, là, présentement, et c'est tout ce qu'on lui souhaite), Bowie a fait preuve par au moins trois fois qu'il était un artiste complet, total, absolu, jusque dans sa disparition : en suicidant Ziggy Stardust, en sortant Low, cet étrange disque tordu en pleine explosion punk et en livrant cet ultime cadeau quelques heures avant sa mort. Le cadeau de son dernier personnage, Lazarus, cet étrange prophète aux yeux en bouton...
Il ne peut pas tout donner, qu'il nous dit, mais son 28ème album (oui, je compte les deux Tin Machine et The Buddha of Suburbia) est un présent comme on en reçoit peu. Il est précieux.
Pour l'instant, c'est dur de l'écouter, ça va l'être un moment mais quand même, bon dieu, quel album !  
Choisissant d'orienter cette fois-ci sa musique vers le jazz, et même le free jazz, Bowie s'entoure de jeunes musiciens virtuoses du genre et propose un album épilogue d'une durée semblable à celle d'un 33 tours, avec ses sept titres. Un album ramassé donc, qui se paie pourtant le luxe d'ouvrir avec sa pièce maîtresse, , et ses quasi 10 minutes, en trois actes.
Ambiances orientales, souffles vénéneux, sonorités oppressantes, Bowie convoque les paysages qu'il avait pu travailler avec 1.Outside mais les recouvre cette fois-ci d'une teinte plus mystique encore. Et bien sûr, il y a encore et toujours quelque chose de cosmique dans cette galette, comme il y avait quelque chose de spatial dans Ziggy Stardust (et même bien sûr, avant, avec le Major Tom).
D'ailleurs, la dernière photo de Bowie, le montrant un pied en l'air, dans la rue, n'est-elle pas la réponse à la pose de Ziggy dans Heddon Street ? La boucle est bouclée, cette fois, l'extra-terrestre est bien reparti (ou bien mort, suivant l'optimisme de l'auditeur).
Mais j'arrête là pour les lectures sinistres de l'opus évoqué. Je laisse à chacun le soin de lire les paroles de Lazarus ou même d'aller visionner le clip où l'on voit une dernière fois Bowie faire le mime et partir, effrayé, tremblant, dansant, sur la pointe des pieds, jusque dans l'armoire dont il referme la porte... Ou bien de relire les paroles de la toute dernière chanson. Plein de gens analysent ça bien mieux que moi. Et puis, honnêtement, je n'ai pas le cœur à causer de tout ça, je préfère encore parler musique.


DAVID BOWIE
2016
 est un chef d'oeuvre absolu.

Je ne sais pas si je l'ai dit. Et une chose est certaine, il l'était déjà dans sa première vie. Cette première incarnation que je suis content d'avoir dégusté pendant ce trop court week-end. Aucune hagiographie (malgré ma comparaison plus haut, je ne propose pas d'écouter cet album comme un disque de catéchisme bowien)...

Dedans, après le sublime , il y a bien évidemment le très émouvant Lazarus, il y a aussi Girl Love Me et son texte en "polari", un argot britannique utilisé par la communauté gay après-guerre.

Il y a le terrible, bruitiste, free, Tis A Pity She Was A Whore et ses duels de saxophone ou encore Sue (Or in a Season of Crime) qui, pour le coup, fait vraiment penser à l'ésotérisme electro-indus de 1.Outside...

D'ailleurs, le saxophone, parlons-en. Ou plutôt, écoutons-le. Ecoutons-les, même. Ils sont là, ils remplacent les guitares, sont en premier plan, s'emberlificotent dans des solos impressionnants... Quand on sait qu'il s'agit du premier instrument de David Bowie et qu'il a toujours tenté d'en placer, ici et là, dans ses titres expérimentaux comme dans ses tubes commerciaux, on ne peut qu'apprécier le champ libre laissé à cet instrument dans cette constellation de morceaux.

Et l'album se conclue sur les plus "classiques" Dollar Days et I Can't Give Everything Away. Plus classiques, à l'image, finalement, de ses précédents albums, comme pour redescendre tranquillement après le voyage zarbi d'outre-espace.


DAVID BOWIE
2016
★ est un chef d'oeuvre absolu.

L'apport des musiciens de jazz, la prod' impeccable, le travail des sonorités qui pioche dans le hip-hop, la jungle, le jazz, le rock est assez impressionnant. Et probablement irréprochable.
Alors, forcément, je suis fan, okay. Depuis 20 ans, presque inconditionnel, même si j'ai des albums sur lesquels j'accroche moins (un poil moins), et sans chercher à poser  comme son meilleur album parce que le dernier (même si des rumeurs commencent à évoquer des sorties posthumes programmées...) mais force est de constater que , c'est un peu son nouveau Low (d'ailleurs, un visuel du livret est constitué par le profil de Bowie, dans une pose très lowesque mais cette fois-ci orienté vers la gauche).

Et Low, c'est mon album favori. J'aime tout sur cet album, de sa couverture à ses deux faces, de sa pop torturée et glaciale à ses titres ambiant, le contexte de sa sortie, son époque, les expériences à la Eno qui bouleversent et cassent les codes...
★ me fait penser à un Low de 2016, un truc dans lequel Bowie se lâche, expérimente, innove, s'amuse (car oui, si certaines chansons sont/sont devenues forcément graves et tristes, il y a quand même une belle énergie dans ce disque), ne se soucie pas (complètement) de formater pour les radios ou Internet (même si il a tenu à ce que  (la chanson) ne dépasse par les 10 minutes à cause de iTunes).
The Next Day venait boucler sa trilogie "easy listening" et c'était déjà cool.
 vient, lui, boucler sa trilogie berlinoise (le terme est là, même si historiquement, pas tout et loin de là, n'a été enregistré à Berlin) en proposant un ultime volet, le pendant ténébreux de Low, où l'ésotérisme jazzy remplace les mélodies krautrock glaciales.


DAVID BOWIE
2016
★ est un chef d'oeuvre absolu.
















:'(  je sais pas pourquoi je mets ce smiley, je réalise toujours pas...

lundi 11 janvier 2016

Oh, and we were gone, Kings of Oblivion...


J'ai horreur des gens qui font ça, qui parlent d'eux quand quelqu'un meurt.

J'aurais aimé avoir l'occasion de raconter plein d'anecdotes sur David Bowie. sur ce qu'il aimait ajouter dans son tchaï tea, ce qui lui avait trotté dans la tête au moment où il bouclait Low ou quelle était sa couleur préférée mais malheureusement, je ne l'ai vu que d'assez loin, en concert...

J'aurais aimé avoir le talent de pouvoir écrire un article analysant sa carrière, son œuvre, son talent. Dire que son dernier album était le meilleur depuis Scary Monsters (haha, comme tous les autres ou presque depuis 25 ans), qu'on savait bien entendu qu'il était très malade (après coup, facile), qu'il était un caméléon avec les yeux vairons (c'est cela, oui....)....

Mais j'ai pas ce talent....

J'en suis réduit à juste parler de moi, de comment sa musique me touchait, de pourquoi j'appréciais énormément cet artiste.
Désolé par avance, donc, pour ce moment auto-centré...


Quand j'étais ado, j'écoutais pas de musique. Un comble quand on a des parents qui écoutent les Stones, les Beatles, les Who et autres groupes légendaires...
Mais voilà, ça m'attirait pas spécialement. Cinéphile, oui mais la musique...
Et puis bon, au lycée, ça causait pas mal musique... J'avais rien à discuter. Il fallait que ça change.
J'ai pioché dans la discothèque de ma mère. J'ai d'abord tenté je sais plus quel artiste, Sting, je crois, qu'aujourd'hui j'apprécie, mais à l'époque, j'ai trouvé bien mais sans accrocher plus que ça.

Et puis, je suis tombé sur... Never Let Me Down.
L'histoire l'a retenu comme son pire album. Bowie lui-même disait que c'était son nadir musical.
Pourtant, j'ai trouvé qu'il y avait quelque chose qui me plaisait.
Grave, même. La voix, les paroles zarbie, poétiques, les images que ça me refilait dans ma tête... Time Will Crawl, quand même, hein...
C'était en 1997, l'album avait déjà 10 ans. Il en avait fait d'autres depuis, je ne les connaissais pas encore.
Quelques mois plus tard sortait Earthling, l'album de ses 50 ans, le premier album que j'achetais donc de lui. Chez un disquaire, fermé depuis trois mille ans à présent. J'ai même failli aller échanger mon disque car sur un des morceaux, Dead Man Walking (de mémoire), Bowie s'amuse à faire sauter son titre comme sur un disque rayé. Ma mère m'a dit « tu sais, c'est David Bowie, il serait bien capable d'avoir fait ça exprès ». C'était le cas, bien sûr.
Quel choc, quelle claque, c'était brillant. Et qu'est-ce qu'il était beau dans sa redingote punk, quelle classe en toute circonstance, quelle élégance.

Entre-temps, je découvrais, grâce au fait qu'il faisait les chœurs (et bien plus) dans Transformer, Lou Reed, et donc le Velvet et donc John Cale.
Et je découvrais aussi qu'il avait bossé avec un drôle de type, c'était Iggy Pop.
J'avais 17 ans, je me suis coupé les cheveux comme lui dans Earthling, je me suis teint les cheveux en rouge pendant un an. C'était mon idole, mon modèle, je n'écoutais que lui et le Velvet et Iggy Pop.
Et puis, un peu après, Nine Inch Nails et puis... et puis.... et puis...

Le point de départ de ma culture musicale. L'arbre, là, immense, majestueux, imposant... Dont chaque autre artiste est une branche ou une branche de branche. Le moindre des albums dans ma collec remonte à lui, ou presque...

Avec mon pote Mathieu, on a discuté pendant des heures de cet artiste, on a passé tous ses morceaux ou presque dans les émissions de radio étudiante qu'on animait. Même que la première que je proposais à l'asso, d'émission, elle s'appelait TVC 15.

Un soir que j'étais à Toulouse, chez un ami, on est allé au Shad'oc pour fêter mes 20 ans. Le taulier m'a demandé ce que je voulais qu'on passe, j'ai demandé du Bowie. Il a fait une drôle de tête. Et pour cause, c'était un grand collectionneur et il avait eu un temps, la plus grosse collection de vinyles (les disques, pas les fringues, hein) de Bowie de France. On a passé un bon moment à écouter des merveilles à fond dans le bar.

J'ai tellement de souvenirs qui sont liés à cet Anglais d'outre-espace comme beaucoup, beaucoup de gens, j'en suis certain.

J'ai eu l'occasion de le voir trois fois en concert. Une première fois aux arènes de Nîmes, pour mon premier vrai grand concert... Il y avait un vent terrible. Il pleuvouillait, je flippais que le concert soit annulé. J'avais traversé la France pour aller le voir. J'avais même réservé un hôtel à l'autre bout de la ville par manque de thune et longé la rocade nîmoise à pied pendant 45 mn pour rejoindre le centre-ville et les arènes... Y'a eu Hawksley Workman en première partie, puis NERD et son affreux rap, à la place de Patti Smith... Bowie avait la migraine à cause du vent et a demandé et avalé un aspirine sur scène avant de livrer un show mémorable. Mais pas autant que le suivant...

Cette seconde fois, le 25 septembre 2002, c'était au Zénith de Paris, avec ma mère, lors d'un concert homérique de trois heures qu'il a terminé sans presque plus de voix devant une standing ovation interminable de malade.
A la sortie, un type m'accostait, atteint d'un terrible bégaiement. Il relevait les adresses mails de gens pour ensuite leur proposer le pirate du concert. J'ai payé ces deux cd gravés une petite fortune mais ça valait le coup. Ce double CD que j'écoute en ce moment même...

Puis je l'ai vu une dernière fois lors de son ultime tournée, celle de Reality. Celle de l'album dans lequel il disait qu'il ne serait jamais vieux. Un concert plus « américain », chronométré, moins empreint de chaleur humaine mais toujours aussi efficace.

Et moi, pendant ce temps, j'accumulais les albums, je découvrais ses pépites du passé, je redécouvrais les autres avec à chaque fois une oreille plus « aguerrie ». Je me passionnais pour le mythique Low. L'album génial où Bowie, après la mort de Ziggy Stardust faisait encore montre de la maîtrise légendaire de sa carrière, une pépite à contre-courant, un chef d’œuvre osé, un bijou...
Je découvrais ses prestations au ciné, de Furyo à L'Homme qui venait d'ailleurs en passant par son interprétation de Tesla dans Le Prestige...

Et puis, ce fut le silence. Dix ans de silence. On l'a dit mourant, agonisant ou bien retraité heureux. Quand on tapait « David Bowie » dans actualités de Google, on pouvait le voir incognito à New York, en train d'aller chercher sa fille à l'école...

Je lui en ai même un peu voulu, de me laisser comme ça, obligé d'aller écouter d'autres groupes, d'autres artistes pour ne pas trop tourner en boucle...

Et puis, ce fut le come-back. Surprise totale, maîtrise de l'information à l'heure d'Internet, bonheur de le voir se retourner attraper ce qui lui plaisait dans sa carrière pour s'en servir pour s'amuser avec ses potes musiciens. Oh, il n'innovait pas, c'était un album juste efficace, certains en étaient chagrinés. Moi, j'étais déjà tellement content d'avoir un nouveau disque à écouter...

Le gars refuse de chanter pendant les cérémonies olympiques anglaises devant 2 ou 3 milliards de téléspectateurs, il refuse d'être anobli, pour sortir tranquillou un album en surprenant la planète. Quelle maîtrise !

Et puis, assez peu de temps après, la nouvelle d'un album bientôt, l'attente fébrile, l'achat vendredi matin, pour l'écouter. Le fait de tempérer un peu, de le regarder un moment sous plastique avant de se jeter dessus. Avec les deux titres déjà dévoilés, on savait l'album audacieux, innovant, ça promettait d'envoyer du gros.

Ce fut le cas. Mais grave.

Dimanche soir, alors que j'allais me coucher, j'ai eu soudainement envie de rallumer l'ordi et de copier le CD de Black Star sur mon baladeur MP3. Je l'ai écouté au pieu, tranquille, je me suis endormi aux dernières notes du dernier morceau.

Pour me faire réveiller le lendemain par mon amie, avec cette nouvelle glaçante.

Pour découvrir que cet album profond, brillant mais sombre, était son ultime marque de maîtrise, sur sa vie, sur son œuvre, sur sa mort. Il prend une toute autre patine, ce Blackstar. Pendant un bon moment, il va être difficile de l'écouter autrement que la boule au ventre et la gorge nouée.

Je l'ai cru un peu immortel, un peu.

Je le laisse conclure. Y'aurait des milliers de citations à piocher tout au long de ses 25 albums et de ses 49 ans de carrière. Tellement de phrases emblématiques, de formules qui font mouche, de poésies au cut-up qui révèlent tout plein de choses...
Mais à quoi bon...

WHERE THE FUCK DID MONDAY GO ?


(fais pas le con, Iggy, fais pas le con)